Fév 05

Réforme de l’orthographe : ne hurlons pas avec les loos

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Comme beaucoup, hier, j’ai appris que « l’accent circonflexe allait disparaître » et que « l’oignon » allait devenir « l’ognon » (ce dernier mot n’est pas souligné en rouge par le correcteur orthographique de WordPress pendant que je tape cet article, ce qui prouve que la graphie alternative ne date absolument pas d’hier).

Comme beaucoup, en déjeunant avec des collègues, je me suis laissé aller à me moquer de cette réforme absurde. Comme beaucoup, j’ai contribué à répandre, sur les réseaux sociaux, certaines plaisanteries alarmistes, dont la désormais célèbre :

(J’ai en revanche immédiatement pris mes distances avec celle ci…

… tant il me semblait difficile de défendre la langue française avec un exemple aussi syntaxiquement acrobatique).

Certes, je me souviens, au moment du déjeuner, d’avoir pris une légère précaution oratoire, quelque chose du type : « lorsque c’était BFM seul qui annonçait la mort de l’accent circonflexe, je n’y accordais aucun crédit, mais, depuis, plusieurs grands médias ont repris l’info ». Précaution insuffisante toutefois : en bon juriste, en bon universitaire, j’aurais dû m’abreuver directement aux sources premières. Mais la journée de travail passe vite, et si l’on y trouve toujours 5 minutes pour relayer des tweets condescendants sur la baisse de niveau et le déclin français, on a davantage de peine à consentir à dix minutes de lecture sérieuse sur le site de l’Académie.

Le soir, rentré chez moi, j’ai enfin consacré un peu de temps à la question. Je suis d’abord tombé sur quelques discours minoritaires, comme celui-ci :

Mal à l’aise, j’ai poursuivi mes lectures, et croisé plusieurs mises au point, celle-ci parmi d’autres :

Et en effet, il suffit de consulter une version condensée ou complète de la réforme pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un K-NAR.

C’est donc bien d’une réforme de 1990 que nous parlons. Les éditeurs de manuels scolaires commencent à se réveiller et songent à l’appliquer. La ministre de l’éducation n’y est pour rien.

Surtout, la réflexion sur la langue a été confiée à des spécialistes de ces questions, qui n’ont pas attendu Twitter pour découvrir que jeune et jeûne sont des mots qui sont et doivent rester distincts. Comment avons-nous pu en douter ?

Les mots auxquels il est prévu de toucher sont ceux qui constituaient des exceptions à des règles : exceptions familières, mais exceptions tout de même. De surcroît, avant de proposer des amendements, les concepteurs de la réforme ont pris grand soin de vérifier qu’aucune altération du sens de la langue n’était à craindre : outre l’exemple du jeûne, on peut citer le maintien de l’accent circonflexe « pour les terminaisons verbales du passé simple et du subjonctif ». Tous les exemples qui ont tourné sur les réseaux sociaux sont donc inexacts.

Je ne cherche pas à interdire toute critique de cette réforme. On a le droit d’éprouver un certain malaise à l’idée que l’orthographe OGNON pourra légitimement trôner sur l’étal d’un maraîcher – tout en sachant que la graphie ancienne restera admise sans difficulté.

Des zeaugnons

Des zeaugnons

Mais, à l’inverse, qui n’a jamais hésité – et ne s’est jamais trompé – au moment d’écrire « ambiguë » (qui devient « ambigüe ») ou « vingt et un » (qui devient vingt-et-un) ?

En somme, s’il est permis de discuter des détails, le principe même d’une évolution de la langue n’est pas à proscrire. Les jeunes écoliers – évidemment « paresseux » et » incultes » – ne seront pas les seuls à en profiter. Pas un adulte ayant hurlé hier son indignation ne ressortirait indemne d’une dictée portant sur l’ensemble des termes simplifiés par la réforme. Pourquoi conserver des règles difficiles, qui ne sont que le fruit des hasards de l’histoire ? Parce que nous avons eu du mal à les apprendre nous-mêmes ? C’est le syndrome de l’enfant battu… Parce qu’elles sont un patrimoine qui doit être transmis aux prochaines générations ? Peu d’entre nous peuvent encore lire le français du 15ème siècle, et nous n’en souffrons pas outre mesure.

Sans doute avons-nous réagi ainsi parce qu’en touchant à la langue, on touche à notre outil de communication avec le monde : y a-t-il quoi que ce soit de plus intime ? Peut-être l’enfant en nous se souvient-il vaguement de ces premiers moments où il pointait les choses du monde avec son doigt, en expliquant du regard, avec l’espoir que ses parents comprendraient. Mais il n’est pas question de nous voler ces mots qui nous sont si précieux, seulement d’enlever, ici et là, un peu de poussière.

Adrien Ménielle avait raison. Défendre une règle ancienne, non parce qu’elle est bienfaisante, mais seulement parce qu’elle est ancienne, c’est ce que l’on appelle le conservatisme. Un souvenir me revient : lors de la soutenance de thèse d’une amie, un professeur avait passé de longues minutes à l’éreinter parce qu’elle avait écrit « évènement », alors que le mot ne se concevait, pour le brillant universitaire, qu’avec deux accents aigus. La réforme de 1990 admettait la graphie utilisée par mon amie. Je me souviens d’avoir détesté cet homme, qui humiliait une jeune intellectuelle brillante pour un si faible motif, et gaspillait un temps qu’il aurait pu employer à discuter du fond des travaux présentés. Voilà ce à quoi les règles de la langue, et plus généralement la culture, ne devraient jamais servir et servent pourtant souvent : à assoir la domination symbolique d’un prétendu sachant sur un prétendu ignorant.

Tous autant que nous sommes, avant de répandre des erreurs factuelles et des avis à l’emporte-pièce sur des questions subtiles, nous aurions dû prendre le temps.

Mais les journalistes, plus encore que les autres, devraient procéder à un examen de conscience. Ce temps que le citoyen ordinaire n’a pas pris pour vérifier les salades de BFM et consorts, BFM aurait dû le prendre lui-même, car tel est son métier. Si les médias de masse se contentent de l’équivalent de nos retweets, s’ils ne sont pas plus vigilants que nous lorsqu’ils manient l’information – autrement dit lorsqu’ils font leur métier – à quoi servent-ils ? Cette insoutenable légèreté, n’en seront-ils pas coupables lorsqu’ils traiteront de sujets beaucoup plus graves ? Je précise qu’en visant les « médias de masse », je n’entends pas m’attaquer aux journalistes dans leur ensemble, mais seulement à ceux qui travaillent dans la restauration rapide. Il reste encore, heureusement, pas mal de chefs étoilés.

A propos de fast food, ce matin, j’ai allumé itélé. Ils arrivaient le lendemain matin des débats, c’est-à-dire, à l’échelle de notre époque, longtemps après la bataille. J’étais curieux de voir de quelle manière ils allaient battre leur coulpe après le déluge de contre-vérités de la veille. Mais tout à coup, Bruce Toussaint, Christophe Barbier et  même Marie Colmant s’étouffent de rage contre « la disparition de l’accent circonflexe », en affichant à l’écran les tweets fallacieux de la veille. Barbier, solennel, explique qu’on ne pourra plus utiliser le subjonctif. Une rédaction professionnelle enchaînait (ou enchainait) les contre-vérités (ou contrevérités), se roulait avec délice dans l’approximation et le n’importe quoi.

Mon appétit d’information en continu a disparu d’un coup.

Je crois que, cette semaine, je vais me faire un petit jeûne.

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