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Sep 24

De la démocratie en Macronie

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Comme d’habitude, la rentrée politique a été riche en polémiques. La dernière en date concerne une (nouvelle) petite phrase d’Emmanuel Macron, prononcée en anglais dans une interview de CNN. Elle se traduit ainsi en Français :

« Je crois en la démocratie et la démocratie n’est pas dans la rue. Les gens ont voté »

Emporté par la foule, par Guillaume Beck

Alors bien sûr, les partisans du président me reprocheront de sortir la phrase de son contexte et de ne pas analyser sa « pensée complexe » dans sa globalité. Peut-être, mais en toute mauvaise foi, je n’en ai aucune envie, je ne veux pas passer mon dimanche à disserter sur des discours politiques, et puis mes articles sont généralement assez longs comme ça. Ce d’autant plus que rien n’est venu ensuite nuancer le constat du président, mis à part une phrase où il dit qu’il respecte les manifestants, tout en ajoutant immédiatement qu’il respecte aussi les électeurs, qui ont voté pour le changement (combien d’entre eux, et pour quel changement, c’est une autre histoire…).

En réponse, celui que certains décrivent comme l’opposant en chef Jean-Luc Mélenchon, est venu rappeler à Emmanuel Macron que c’était la rue qui avait abattu les rois, les nazis, protégé la république contre les généraux félons en 1962, obtenu le droit de créer des sections syndicales, la 4e semaine de congés payés, 30% d’augmentation du SMIC en 1968, etc…déclenchant au passage une nouvelle polémique en raison de la référence aux nazis (alors qu’il n’a fait aucune espèce de comparaison avec la politique du gouvernement).

Bref, au-delà des polémiques politiciennes qui ne m’intéressent pas ici, cette controverse m’interpelle car elle résume de manière assez éclairante les différentes conceptions qu’on peut avoir de la démocratie.

Where the streets have no name

Si l’on en croit l’interview d’Emmanuel Macron, la démocratie c’est le vote, ce n’est pas la rue. Ce qui tendrait à accréditer l’idée que la démocratie s’incarne surtout dans le président légitimement élu. Une vision somme toute très gaulliste, qui fait du vote l’alpha et l’omega de la démocratie. Il n’est d’ailleurs pas le premier à le dire, l’ancien 1er ministre Jean-Pierre Raffarin s’étant fendu en son temps d’un fameux « ce n’est pas la rue qui gouverne« .

Ainsi, la rue ne serait qu’un élément perturbateur, que l’on n’ira pas jusqu’à réprimer, mais qui n’a pas à entraver la marche du président élu. Beaucoup de gens pensent d’ailleurs la même chose, et résument la démocratie au bulletin de vote (on citera le fameux « des gens sont morts pour que tu puisses voter » que tout le monde a déjà entendu).

Sauf que cette vision est extrêmement réductrice. Pourquoi ? Remontons à la racine du mot « démocratie » : il s’agit d’un assemblage des termes grecs « demos », le peuple, et « kratos », le pouvoir. Il veut donc dire « le pouvoir du peuple » : la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (article 2 de la Constitution).

Le problème, c’est que le peuple est une entité abstraite, et que les gens qui le composent sont bien trop nombreux pour que chacun puisse exercer directement une parcelle de pouvoir. Comment faire alors pour mettre en pratique ces beaux principes ?

Comme chacun le sait, le problème a été résolu par nos démocraties modernes par l’instauration d’un système représentatif qui s’articule autour du vote : le peuple élit ses représentants, qui sont appelés à exercer le pouvoir en son nom (ou au profit de leur famille…).

Donc, bien entendu, le vote est une composante essentielle d’une démocratie, du moins d’une démocratie représentative. Personne ne le niera. Emmanuel Macron a raison d’en rappeler l’importance.

Street fighting man

Sauf que le vote ne suffit pas. Sinon, n’importe quel dictateur serait un démocrate. Il n’y a en effet sur la planète quasiment aucun pays où les élections sont absentes. L’Arabie Saoudite, l’Iran, Cuba, la Syrie et même la Corée du Nord en organisent. Pourtant, peu de personnes sérieuses s’aventureraient à les qualifier de démocraties.

On me répondra que dans ces pays, les élections ne sont pas libres, et qu’il n’y a souvent qu’un seul parti politique. C’est vrai, mais l’élection libre ne résout pas tous les problèmes. Car une fois qu’on a voté, même librement, seule une petite partie du peuple va se trouver représentée au gouvernement. Que fait-on alors de ceux qui ont voté pour les perdants, ceux qui ont voté blanc, sans oublier ceux qui ne sont pas allés voter ? Ils font en effet toujours partie du peuple, et ne perdent pas cette qualité par le seul fait qu’ils n’ont pas glissé de bulletin Macron dans l’urne. Et même ceux qui l’ont fait se trouvent en réalité dépossédés de leur parcelle de pouvoir et peuvent voir le gouvernement adopter des mesures qui ne leur conviennent pas. Comment faire alors pour que le peuple ne se sente pas privé de son pouvoir par une petite élite ?

Citadelle assiégée, par Guillaume Beck

Les démocraties modernes ont inventé des solutions assez diverses pour répondre à ce problème, qui vont du référendum d’initiative populaire en Suisse au vote révocatoire dans certains États des États-Unis. On peut débattre de leurs mérites respectifs, on peut même appeler à d’autres solutions tel que le tirage au sort. Il y a en tout cas une constante, un point commun entre toutes les démocraties (même si le principe est plus ou moins respecté en fonctions des régimes et des gouvernements en place), c’est la liberté d’expression.

La Cour européenne des droits de l’homme rappelle en effet régulièrement l’importance de ce principe, inséparable d’une démocratie moderne. Selon elle, « Il est de l’essence de la démocratie de permettre la proposition et la discussion de projets politiques divers »1. Et en effet, une démocratie moderne qui se veut l’incarnation du pouvoir du peuple suppose de tenir compte de sa diversité : le peuple est composé de dizaines de millions d’individus, dont chacun est autant légitime que l’autre à participer au pouvoir, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Or, quand on ne siège pas au gouvernement ou au parlement, et qu’on n’est pas en capacité de voter une loi ou de signer une ordonnance en grande pompe, la seule possibilité d’influencer la prise de décision est de faire entendre sa voix. Par la pétition, par un article dans un journal, par la participation à un syndicat ou à un parti politique. Et par la manifestation.

La dictature c’est « ferme ta gueule », la démocratie c’est « cause toujours »

Emmanuel Macron a donc tort de dire que la démocratie n’est pas dans la rue, et Jean-Luc Mélenchon a raison de lui rappeler ce qu’elle a pu obtenir par le passé, même si on peut discuter de la pertinence de ses exemples et du rôle réel de la rue dans chacune des conquêtes qu’il cite. Si elle ne gouverne pas, il est malgré tout indispensable que la rue puisse se faire entendre.

Or, en donnant l’impression qu’il n’y a plus de débat à avoir et que l’élection d’un monarque tous les cinq ans suffit à régler la question des lois qui seront votées au cours du quinquennat au seul motif qu’elles ont été présentées pendant la campagne, Emmanuel Macron, comme d’autres avant lui, exprime une conception très restrictive et archaïque de la démocratie. Si j’étais professeur à Sciences po, je dirais qu’il a oublié de traiter la moitié du sujet…c’est dommage en tout cas pour un président qui se veut moderne et libéral.

Qu’on s’entende bien, je ne suis bien sûr pas en train d’essayer de dire qu’il est un dictateur en puissance, ni qu’il n’est pas légitime à gouverner, ni que la rue a toujours raison. Je dis juste qu’il ferait mieux de se taire de temps en temps, et de reconnaître le droit à ses opposants de parler autant que lui…ça nous fera à tous des vacances. Sur ce, je vais exercer mes droits démocratiques en allant manifester mon soutien au club de foot de ma ville, et vous souhaite un bon dimanche à tous.

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  1. CEDH, 25 mai 1998, Parti socialiste et autres contre Turquie []

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