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Oct 16

Touche pas à mon sein !

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Depuis maintenant plus de trois ans, ce blog s’efforce de parler de choses sérieuses. De faire œuvre de pédagogie en tentant de rendre accessibles, voire drôles, des sujets qui semblent ennuyeux de prime abord. De ne pas sombrer dans la culture du buzz à tout prix. Mais ce temps-là est fini : aujourd’hui, nous n’allons pas parler du Conseil d’État, ni de la Cour de cassation, ni de la place de la justice dans notre pays. Nous allons parler de…Cyril « Quand il parle il troue ton cerveau » Hanouna !

Et là, vous devez vous dire : mais qu’est-ce que Cyril Hanouna vient faire sur ce blog respectueux et respectable ? Quelle mouche vous a donc piqué ? A cela je répondrai, premièrement, que moi aussi j’ai le droit de parler de sujets débiles puisque tout le monde le fait sur Internet, et deuxièmement, que l’on peut parler de droit et de Cyril Hanouna dans le même article, aussi incroyable que cela puisse paraître. Démonstration.

35 heures de baba1, c’est déjà trop

Simple collégien à l’époque, je me souviens bien des blagues qui circulaient dans la classe lorsque le gouvernement de Lionel Jospin a fait voter les 35 heures : 35 heures de boulot par semaine, c’est déjà trop. Je n’ai pas changé d’avis depuis. Mais que dire alors quand une chaîne de télé décide, sous l’intitulé « Les 35 heures de baba », de diffuser 35 heures d’émission non-stop avec Cyril Hanouna  ? Non seulement ça doit être hyper lourd, mais surtout, comment faire pour meubler une si longue période ?

Apparemment, Cyril Hanouna a résolu le problème comme à son habitude : en dépassant la limite par une séquence choquante, pour s’alimenter ensuite avec les controverses suscitées par ladite séquence. Ça se passe en trois temps et c’est un modèle du genre :

  • Première phase : la provocation

Après une séquence où elle a incarné Kim Kardashian se faisant braquer, une dénommée Soraya fait l’objet des attentions d’un chroniqueur, Jean-Michel Maire, à qui Cyril Hanouna propose d’embrasser la jeune femme. Celle-ci refuse clairement (elle répète plusieurs fois « j’ai dit non ») malgré les allusions lourdes du présentateur et de son chroniqueur. Ce dernier finit par se pencher vers elle, qui lui tourne la tête, semble se diriger vers la joue, mais lui embrasse la poitrine. La séquence se termine en de vagues excuses et une bise genre « on se quitte bons amis ».

Illustration par Guillaume Beck

Illustration par Guillaume Beck

Outre le baiser non consenti (on y reviendra), plusieurs éléments troublants surgissent dans cette séquence : d’abord, Cyril Hanouna demande à la jeune femme le motif de son refus, comme si l’absence d’envie ne suffisait pas. Ensuite, alors qu’un membre de l’équipe propose au chroniqueur d’embrasser un homme à la place, la suggestion est immédiatement rejetée avec force rires graveleux, sans que le mec en question n’ait besoin de protester. Quand même, on ne va pas embrasser de force un homme « qui a une famille » ! Une fille, ça passe, mais un mec faut pas exagérer !

  • Deuxième phase : la « condamnation » 

Les guillemets sont importants. Alors que les réactions commencent à fuser sur Internet, Cyril Hanouna fait mine de réprimander son chroniqueur en estimant son geste « inacceptable ». En réponse, Jean-Michel Maire commence à minimiser : « Le sein c’est un bien grand mot… Le haut du décolleté. J’ai discuté avec elle après, il n’y a aucun problème ». Il faut sans doute le croire sur parole…on notera également dans cette séquence la proposition d’un des chroniqueurs de sanctionner Jean-Michel Maire en…enlevant un point à son équipe (sic) ! La condamnation est donc plus que molle…

  • Troisième phase : la relativisation

Une heure après avoir utilisé le mot « inacceptable », Cyril Hanouna relativise l’incident, en regrettant les proportions que ça a pris « pour rien du tout » (re-sic). Où l’on apprend que même si Jean-Michel Maire aurait pu « viser le front », la jeune femme en question n’a vraiment aucun souci avec ce qui s’est passé. La preuve ? « On a fait des selfies, et on est devenus amis sur facebook »…et puis il a choisi le sein plutôt que la bouche pour qu’elle n’ait pas de problème avec son mec (sérieusement ??). Hanouna approuve, tout en ne manquant pas au passage de tacler la ministre des droits des femmes qui s’était permise de réagir, et qu’il accuse de n’avoir « rien d’autre à foutre ».

Et voilà comment on fait une belle séquence buzz ! Emballé c’est pesé : Vincent Bolloré est content, les audiences explosent, les dividendes vont pouvoir s’envoler, les publicitaires sont ravis. Sauf que tout cela ne s’est pas fait de manière innocente. Cela s’est fait au prix d’une agression sexuelle. Ni plus ni moins.

Le sein, c’est un bien grand mot

Pourquoi je parle d’agression sexuelle ? Premièrement, il faut savoir de quoi il s’agit. On trouve une définition très « utile » (j’insiste) de la chose à l’article 222-22 du Code pénal que je reproduis ici :

Constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise

Voilà qui nous avance énormément : une agression sexuelle est une « atteinte sexuelle ». Vraiment, on voit que nos députés se creusent la tête quand ils font des lois ! Heureusement, les juges sont là pour chercher ce qui a pu se passer dans leur crâne lorsqu’ils ont voté ce texte. Alors, embrasser une poitrine sans le consentement de la principale intéressée est-il une agression sexuelle ?

Eh bien la réponse est oui, d’après la Cour de cassation. Dans un arrêt récent de janvier 2016, elle a validé une décision qui estimait que l’atteinte sexuelle était caractérisée en présence « d’attouchements impudiques consistant en pinces sur les fesses et en attouchements sur la poitrine »2.

L’histoire ne dit pas si c’est le haut ou le bas de la poitrine qui a fait l’objet des attouchements, mais les faits sont assez similaires à ce qu’a fait Jean-Michel Maire. Par ailleurs, je ne vais pas vous faire l’affront ici de vous expliquer la connotation sexuelle d’un sein : aucun mec hétéro n’est insensible devant une belle poitrine – et je m’inclus dedans. Encore faut-il, avant d’y toucher, obtenir le consentement de la personne, qui a clairement marqué son refus ici. Le fait de lui embrasser le haut du décolleté semble donc bien constitutif d’une « atteinte sexuelle ».

Deuxième élément constitutif de l’infraction, l’atteinte doit intervenir suite à une « violence, contrainte, menace ou surprise ». Ici, pas de violence ni de menace. On pourrait discuter de l’existence d’une contrainte puisqu’il y a eu une véritable pression de l’animateur et du public, encouragé par ce dernier. Ça peut se plaider. Et même si on estime que la contrainte n’est pas évidente, reste la surprise : personne ne s’y attendait et encore moins la victime puisque Jean-Michel Maire faisait mine de se diriger vers sa joue. La jeune femme n’a pas eu le temps d’esquiver et a bel et bien été prise de court.

Mais on a fait des selfies, on est amis sur facebook !

Si l’infraction est clairement susceptible d’être caractérisée au vu de ce qui précède3, qu’en est-il de l’attitude de la victime ? En effet, si l’on en croit Jean-Michel Maire, celui-ci se serait expliqué avec Soraya, qui lui aurait dit qu’il n’y avait pas de problème, et qui a même accepté sa demande d’amitié sur facebook !! Alors là, oui, si leur union a été carrément sanctifiée par Mark Zuckerberg, où est le problème ?

Le problème, c’est que ce n’est pas Mark Zuckerberg, ni même la victime d’une infraction, qui décide de lancer une poursuite au pénal. En effet, selon les articles 1 à 10 du Code de procédure pénale (on ne peut pas les rater, ils sont tout au début), c’est le procureur qui décide ou non de lancer des poursuites, et ce même en l’absence de plainte. Et même lorsqu’une victime qui a porté plainte la retire en cours de procédure, le procureur peut décider de continuer les poursuites malgré tout.

Ainsi, on voit souvent des condamnations prononcées alors même que la victime a retiré sa plainte et professé son amour pour son agresseur. On citera à titre d’exemple un arrêt de la Cour de cassation dans laquelle celle-ci estime que « Les déclarations, particulièrement tardives, d’une fille qui dit avoir menti lorsqu’elle a accusé son père d’atteintes sexuelles sur sa personne (…) ne présentent pas, en l’absence d’autres éléments objectifs, et dès lors que les juges du fond ont nécessairement apprécié la sincérité des accusations de la plaignante, une force probante suffisante pour permettre à la Cour de cassation de les considérer comme de nature à faire naître un doute sur la culpabilité du condamné »4.

Bref, tout ça pour dire que les excuses et le pardon de la victime ne suffisent pas : si cela peut justifier une atténuation de la sanction, qui peut aller jusqu’à cinq ans de prison et 75.000 € d’amende5, c’est aux magistrats et à eux seuls qu’il appartient d’apprécier la réalité et la gravité de l’infraction. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le selfie n’est pas une cause exonératoire de responsabilité.

C’est pas ma faute, c’est mon patron

Mais si Jean-Michel Maire est un méchant qui mérite d’être puni par les Biouman, qu’en est-il de Cyril Hanouna ? C’est vrai quoi, lui il n’a rien fait, il a même condamné le geste ! Alors, c’est pas grave, non ?

Sauf que ce n’est pas si simple. Outre les sanctions que risque de prononcer le CSA6, qui peuvent aller jusqu’au retrait d’antenne, on pourrait également estimer que Cyril Hanouna s’est rendu complice de l’infraction. Consultons ici l’article 121-7 du Code pénal sur la complicité :

Est complice d’un crime ou d’un délit la personne qui sciemment, par aide ou assistance, en a facilité la préparation ou la consommation. Est également complice la personne qui par don, promesse, menace, ordre, abus d’autorité ou de pouvoir aura provoqué à une infraction ou donné des instructions pour la commettre.

Il faut savoir que le complice risque la même sanction que le principal auteur de l’infraction. Cyril Hanouna risque-t-il donc de se retrouver à ramasser le savon et se faire trouer le slip en zonzon ?

Même s’il est difficile d’être catégorique, c’est une possibilité. En effet, on voit clairement dans la vidéo que la suggestion d’embrasser la jeune femme vient de lui, et que même lorsque cette dernière exprime son refus, il continue d’insister, proposant même de cacher le couple durant l’acte. Il semble donc bien avoir facilité ou assisté l’infraction, sans même qu’on ait besoin d’évoquer sa position de pouvoir dans l’émission.

Ensuite, de la même façon qu’un retrait de plainte de la victime, le fait d’avoir (mollement) condamné le geste ne suffit pas à exonérer le complice de sa responsabilité. Ce d’autant plus que Cyril Hanouna s’est ensuite empressé de minimiser l’incident, en estimant que ce n’était « rien du tout » et que tout était arrangé puisque les deux protagonistes s’étaient pokés sur facebook…

De toutes façons, y’a pas mort d’homme

Quoi qu’il en soit et au-delà de l’aspect pénal, cette séquence est clairement choquante, et dit beaucoup de choses sur notre société qu’on dit « tolérante » à l’égard des femmes, alors que celles-ci restent, quoi qu’on dise, moins considérées que les hommes. Il suffit de voir la façon dont l’animateur et son chroniqueur se sont empressés de relativiser le geste, et leur réaction quand un des chroniqueurs a proposé que ce soit un homme qui se fasse embrasser, comme si l’idée était particulièrement saugrenue alors qu’ils avaient passé plusieurs minutes à faire pression pour que la jeune femme se laisse faire…je suis d’ailleurs surpris qu’aucun n’ait dit que son décolleté était une provocation7

Reste maintenant le soin à un procureur de se saisir de l’affaire. Sinon, j’ai une autre suggestion : forcer Cyril Hanouna à embrasser le cul de Jean-Michel Maire en direct. Voilà qui pourrait faire un sacré buzz, sans autre victime que deux gros crétins….

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  1. Ou de blabla, c’est pareil []
  2. Cour de cassation, Chambre criminelle, 13 Janvier 2016, N° 14-88.115 []
  3. Désolé pour la formule d’avocat, je n’en ai pas trouvé d’autre []
  4. Cour de cassation, chambre criminelle, 26 janvier 2000 []
  5. Article 222-27 du Code pénal []
  6. Conseil supérieur de l’audiovisuel []
  7. Il semble d’ailleurs que les réseaux sociaux n’aient pas été en reste à ce sujet []

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